Vive l’armistice ! Notre patrimoine n’est plus.

            Quiconque prend la liberté d’arpenter les rues de la cité des sacres, et d’y porter un regard curieux, sera difficilement déçu par les images qui se présenteront à lui, mais sera aisément charmé par la splendeur d’une promenade, d’un coin de rue, d’une passerelle ou d’une façade aux sculptures aussi impressionnantes que saisissantes. Au long des rues et derrière les façades de Reims se cache son patrimoine, dont la vantardise est en réalité un mérite, fondé sur des siècles d’histoire, mais pas seulement car il est un évènement du siècle dernier qui lui a été impitoyable, au point de commander sa reconstruction.

            Souvenons-nous, c’est la fin de l’an 1918, les obus allemands avaient atterri avec force, le patrimoine multiséculaire rémois n’est plus que décombres et fumées…

            Au lendemain de l’armistice, la France est blessée et parmi ses blessures, la ville de Reims, celle qui autrefois fut une halte obligatoire pour les rois du royaume est un deuil national. Les creusements des obus ennemis pullulent, les bâtiments sont réduits à des tas de décombres devant lesquels, parfois, une façade peine tant bien que mal à se tenir debout, comme dans un ultime geste de résistance. Les trois quarts de la cité des sacres succombent au marmitage et sa population est évacuée en mars 1918. Dans les inventaires désolants qui suivent la guerre, le Grand Théâtre de Reims, qui deviendra plus tard l’Opéra de Reims, se sera abandonné aux bombardements allemands, pierre par pierre, comme pour annoncer à ses accoutumés que les temps n’étaient plus à la gaieté. Un incendie force l’Administration Municipale à quitter les murs de l’Hôtel de ville le 3 mai 1917 et à s’installer dans la capitale. La Cathédrale Notre-Dame de Reims cède peu à peu à l’apparence d’une ruine fumante, les Rémois perdent leur administration et le regard veillant de leur Dame. Dans cette violence inouïe c’est également tout un patrimoine hérité de l’occupation romaine et gothique qui cesse d’exister.

            L’urgence de rendre Reims à sa destinée agite Paris. En juillet 1919, la ville se voit remettre la Légion d’Honneur et la Croix de guerre. La cité des sacres vient d’être érigée en ville martyre. Elle est d’autant plus martyre qu’elle peine à récupérer ses 113 000 Rémois d’avant-guerre, forcés de prendre les chemins de la survie en fuyant les tirs allemands. Lorsque le sifflement des obus cesse, les images de guerre se télescopent, les portraits urbains n’ont plus rien de son enfance…

            Pour la reconstruction de ce qui est aujourd’hui un patrimoine qui a failli ne plus exister, on fait appel aux plus grands architectes émanant de 300 cabinets et à plus de 40 000 ouvriers de toute l’Europe. De concert, ils remettent sur pieds ce que 1051 jours de bombardements ont anéanti. Parmi ces bâtisseurs, il est un Américain de renom qui y apporte bien sa pierre, l’architecte George Ford. Il voyage jusqu’en France et prend part à l’association Renaissance des Cités, sur le plan d’urbanisme de Reims et de Soissons. Sa vision pour le Reims d’après-guerre est des plus simples : faire tabula rasa de sa configuration médiévale et en redessiner les nouvelles artères. Si cette ville, aux racines multiséculaires, n’offre étonnement pas beaucoup de points de vue d’un temps médiéval, c’est parce que sa reconstruction s’est faite par des esprits aussi divers que variés, résultant en une esthétique autant éclectique que singulière. Nous nous surprenons donc à admirer une façade renvoyant au Paris haussmannien, qui partage la même rue avec un immeuble au style Art déco comme le comptoir de l’Industrie, la Bibliothèque Carnegie ou encore Le Cellier, orné de ses merveilleuses mosaïques. On pourrait lui reprocher un manque d’unité dans son architecture, mais la liberté accordée aux architectes, la variété des pierres de taille utilisées, la pierre meulière, la brique ou encore le béton armé sont autant de raisons à son charmant paysage kaléidoscopique.

            Il faudra attendre des décennies pour que notre ville retrouve ses lettres de noblesse et ses habitants. L’Administration municipale regagne les salles de l’Hôtel de ville en 1933, Notre-Dame de Reims se remet à veiller sur les Rémois en 1938 et son grand orgue rappelle les fidèles à la Basilique Saint-Remi, en 1958. Pour ceux qui s’empressent de substituer l’ivresse de la comédie aux traumatismes de la guerre, le Grand Théâtre rouvre ses portes en novembre 1931. C’est l’un des plus beaux théâtres à l’italienne de France, dans un croisement des rues de Vesle et Chanzy. Gradins en fer de cheval, bas-reliefs, ferronneries, ce sont autant d’éléments Art déco qu’a voulu pour sa décoration intérieure son architecte Alphonse Gosset, bien que le point de vue de la rue de Vesle inspire le néo-classique. Cette période n’est pas seulement celle de reconstructions sinon de constructions nouvelles, comme en témoignent les Halles du Boulingrin, érigées en 1927 ou encore l’Hôpital Maison-Blanche, inauguré en 1935.

            Enfin, aux désordres et ruines de la guerre succédera une volonté immense de reconstruire le patrimoine perdu. Les 38ème journées européennes du patrimoine auront lieu les 18 et 19 septembre, depuis leur lancement par Jack Lang en 1984 et notre patrimoine ne passera pas inaperçu.

Abel Flor de Morais.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *