Exposition Apostat, une promenade artistique

            Si j’ai pu, un jour, affirmer avoir une confiance réduite en l’humain, il est cependant une sorte de confiance innée que j’ai toujours accordée à l’imagination humaine. L’Artiste a cette capacité de sublimer cet univers intangible, et nous nous retrouvons à être les heureux spectateurs des œuvres d’art qui en résultent. Souvent, puisque l’Artiste est lui-même inspiré par les bruits et silences de son temps, son œuvre devient inéluctablement une source de réflexions, bruyantes ou silencieuses.

            C’est avec ces pensées en tête que j’avance, par une nuit froide, vers les Hautes Promenades Jean-Louis Schneiter. En m’approchant de la Porte de Mars, j’aperçois des sculptures, élevées au sommet de leurs grands socles. Comme si l’imposante et pierreuse Porte de Mars ne suffisait à rappeler, à elle seule, un paysage d’un autre temps, ces multiples sculptures, dont la disposition replonge le spectateur dans une scène théâtrale et romaine, aspirent les curieux passants vers un autre univers. Les mains et l’imagination à l’origine de ces silhouettes qui me tiennent compagnie par ce froid glacial sont celles de la rémoise Florence Kutten. Obsessionnelle, chaleureuse, celle qui se dit « nihiliste joyeuse » est en vérité une artiste fidèle à elle-même et habitée par une certaine idée de la sculpture, à laquelle elle ne soustrait jamais le sacré. C’est un ingrédient irrésistiblement impérieux dans tout ce qu’elle façonne.

           

Au loin, la scène qui s’y déroule prenait des airs de combat, comme si ce régiment dispersé voulait défendre l’accès à la Porte de Mars. En m’approchant, je réalise que la scène est tout autre. Les positions ne reculent devant aucun souffle, les formes suscitent l’étonnement, les visages sont pétrifiés mais les regards semblent converger en direction d’une autre sculpture. Ce n’est pas à moi qu’elles en veulent, c’est à cette autre silhouette en face d’eux. Elles sont disposées en demi-cercle, face auquel se dresse cette dernière sculpture.

            Quelle artiste cette Florence Kutten ! Je me rends compte que, malgré l’immobilité générale des silhouettes dressées devant moi, il y a une communication forte. Je l’entends. Dans ce demi-cercle, il y a d’abord Cybum et Arbre. Cybum est une sorte d’animal, renversé sur son dos affublé d’une longue patte gonflée. Arbre est un arbre, comme son nom l’indique, mais un arbre qui n’inspire pas la vitalité et dont la tenue semble fragile, avec ses morceaux réconciliés par rafistolage. Les deux n’inspirent ni la gaieté ni la guérison. Menace est juste à côté. Sa physionomie m’étonne par sa simplicité, mais son expression de cruauté me met en garde. A côté, une esquisse de squelette embrasse un petit enfant. Enfin, pendant un instant je me crois emporté dans le monde de Narnia, lorsque je vois Parasitic Twin : c’est un petit d’homme, greffé au dos d’un attribut animal. Toutes ces créatures en demi-cercle, affrontent cette autre sculpture en face, mais celle-ci s’apparent davantage à moi qu’à n’importe laquelle de ces créatures hybrides : c’est un homme, habillé et assis, manipulant un ordinateur portable sur ses genoux. Il s’appelle Cambiste. En réalité, toute cette scène qui se présente à moi est un débat privé de parole. L’enfant greffé d’un attribut animal nous rappelle le lien ancestral et indissociable entre l’homme et l’animal. Cybum, cette bête étrangement allongée, est loin d’exprimer son remerciement à l’élevage intensif, tout comme Arbre qui, tout mort et tout rapiécé qu’il est, annonce au fond un péril grandissant pour la nature à laquelle il a appartenu un jour. Menace, lui, semble porter en lui toute la colère suscitée autour de lui qu’il s’empresse de déverser sur Cambiste, notre homme ordinaire avec son ordinateur portable. Tous demandent des comptes à Cambiste, ils attirent son attention. Mais rien n’y fait. Il garde les yeux rivés sur son écran. Peu lui importent ces portraits. Moi aussi, je passe des heures sur mon ordinateur portable. Voilà aussi pourquoi il s’apparente tant à moi. Une question me vient à l’esprit : Peut-on changer le monde ? Je suis certain que Florence Kutten se l’est posée, inquiétée de l’environnement.

           

Je décide de poursuivre ma marche et de quitter ce demi-cercle, pour longer l’allée boisée. Je suis rapidement rattrapé par ces sculptures qui n’en finissent pas. Seulement, cette fois les portraits sont plus gais. Manifestement, l’artiste en question a choisi pour l’allée boisée une disposition de ses œuvres en alignement, au milieu d’un paysage végétal. A présent, elles m’inspirent la maternité, la protection, la force, le pouvoir, en somme tout ce dont est capable l’humain. Florence Kutten a eu la brillante idée de sortir des espaces conventionnels et d’avoir privilégié une interaction à la fois artistique et populaire dans ce milieu urbain si fréquenté. Ses œuvres d’art sont puissantes, et réussissent à traduire une certaine fragilité, une certaine instabilité, tout en laissant la libre interprétation au spectateur.

            Ma marche arrive à sa fin, je dois faire demi-tour. Mais avant je suis interpellé par une affiche. Il s’agit de l’affiche annonçant cette exposition que Kutten a nommée « Apostat », qui prendra fin le 1er novembre. Aux limites démographiques et environnementales, notre artiste rémoise oppose une création artistique aux contours indéfinis, mais signifiants.

Je dois rentrer, j’ai des choses à faire. Je serai devant mon écran, moi aussi. Je serai Cambiste à mon tour.

Abel Flor de Morais

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